Par

Une sensation non identifiable me dérange. J’ai la vague impression, pour une deuxième fois, que l’on tire sur le tissu de ma jupe. Je jette un coup d’œil à ma droite, mais la cliente semble à l’abri de tout soupçon. En reculant brusquement, je faillis me renverser sur un garçonnet sorti de nulle part, et cramponné solidement à mon vêtement. Le voilà le coupable !

M’assurant de garder mon chapeau en place tout en maintenant mon grand sac vide sur mon épaule, je m’écarte du comptoir et me penche à sa hauteur. Je lui demande alors où sont ses parents. Il ne le sait pas. Il ne les retrouve plus. Il affirme vouloir partir avec moi, les yeux soudain remplis de larmes. Tout ce temps, il reste accroché désespérément à ma jupe. Je n’aurais jamais imaginé faire une telle rencontre aujourd’hui : un enfant qui s’agrippe ainsi à moi ! Je suis décontenancée.

—      Mais tu ne me connais pas.

—      Oui. Je te reconnais. T’es Cendrillon. C’est toi. Je le sais.

—      Tu en sais des choses... Et comment peux-tu me reconnaître alors que l’on ne s’est jamais vus.

—      C’est facile. Tes cheveux blonds et tes beaux yeux bleus. Mais pourquoi t’as pas de couronne sur la tête au lieu de ce grand chapeau ?

Je réfléchis à toute allure. Est–ce que je me prête à son jeu le temps de quelques minutes ou est–ce que je le ramène à la réalité ?  Dilemme.

De cette candeur propre à l’enfance, il joint ses mains dans un long soupir.

—      Je voudrais aller dans ton château et rencontrer ton prince charmant. S’il te plaît, dis oui !

—      Mais où sont tes parents ?

Après hésitation, il se décide à m’expliquer :

—      Ils m’ont laissé ici, tout seul. Ils parlaient fort. Je pense qu’ils se chicanaient. Puis ils sont partis, mais pas du même côté. Je crois qu’ils ont oublié que j’étais là.

—      Ils ont oublié que… C’est vrai ?

—      Oui.

Sans faire d’esclandre, il se remet à pleurer doucement. Il m’émeut. Je suis outrée de constater qu’on peut négliger son enfant de la sorte.

—      OK. On va se promener dans les allées et on les retrouvera tes parents.

~ ~ ~

Ces derniers jours, j’anticipais avec appréhension ce 3 juillet à venir. Cette date évoquera pour toujours un événement heureux, mué en douleur à vie. Mais, ce matin, je m’étais levée avec un brin de soleil dans le cœur. J’ai remercié la vie de m’offrir ce regain inestimable. Alors, j’ai souhaité briser mon isolement et attraper au vol ce mince filet de gaieté qui m’habitait.

Une température idéale, un besoin de couleurs et d’arômes, l’envie d’être une autre : le marché public sera ma bouée et ma bouffée d’air frais. J’ai enfilé ma blouse de coton indien et ma jupe paysanne, saisi mon chapeau de paille au ruban jaune et posé mon panier en osier sur l’épaule. Me voilà déguisée en fermière !

En déambulant à travers les différents étals, je hume les odeurs invitantes. Toutefois, mon attirail encombrant provoque à l’occasion quelques bousculades. Soit mon large chapeau désespère les gens qui me frôlent d’un peu trop près, soit les impatients aux sacs déjà bien remplis n’hésitent pas à me déséquilibrer. Qu’importe. Je garde la tête haute et poursuis mon chemin. Jusqu’à ce que cet enfant perdu vienne brouiller mon parcours.

~ ~ ~

Le garçonnet me tend sa main. Cela me trouble, cette petite main qui presse la mienne. Je cherche attentivement le regard d’une mère paniquée ou d’un père affolé, mais en vain. Je m’arrête, hésitante. Il serait plus sage de contacter la police.

Soudain, il laisse ma main, tire sur ma jupe et affiche un air amusé.

—      Ton grand panier, y’a rien dedans ?

—      Non, il est vide.

—      Ah c’est mieux comme ça.

—      Pourquoi ?

—      Ben, y’aura pas de gaspille !

Je suis stupéfaite.

—      Les blondes, ça cuisine pas. Encore moins, une Cendrillon !

Je retiens un éclat de rire. Quoique dans mon cas, il a entièrement raison.

—      Si tu me dis où tu demeures, je te ramène. C’est loin ?

—      Non. C’est pas loin. Mais je veux aller avec toi en voiture. T’as une voiture ?

—      Oui.

—      Bon, on y va alors ?

L’attitude résolue de ce jeune garçon me fascine.

—      D’accord. Je t’emmène, mais c’est pour que tu retrouves ton chez toi, compris ? Tu connais ta rue et ton numéro de maison ?

—      Mais bien sûr, Cendrillon. Je sais tout ça.

Il me reprend la main, la serre fort, se met à sautiller et m’adresse un sourire à faire craquer la plus glaciale des femmes. J’en oublie la police et tout le reste. Plus exactement, je veux l’oublier. Tant pis pour la suite.

Nous nous dirigeons vers mon auto. Je l’observe. Il semble que son seul souci soit de m’accompagner. Exit les parents. Bienvenue Cendrillon dans le royaume de… Au fait, je ne connais même pas son prénom.

—      Ce beau garçon à mes côtés, comment s’appelle-t-il ?

—      Hum… Je veux pas que tu te moques de moi, mais je m’appelle Robin des Bois.

Spontanément, je pouffe de rire. Il me regarde et s’esclaffe à son tour, sans retenue.

—      Alors, je suis Marianne ? Parce que là, on change complètement d’histoire. Tu me montes un bateau, petit taquin.

—      Tu peux pas être Marianne, t’as pas les cheveux bruns.

—      D’accord. Mais ton vrai nom, c'est...?

—      Bon, OK… Je vais te le dire, mais ne le répète à personne. C’est Antonio. Comme le grand Antonio.

Le contrôle est de rigueur et j’affiche un air ahuri. Lui, il me scrute tout en gardant son sérieux.

—      Antonio, eh bien ça alors !

—      Quoi, tu le connais ?

—      J’ai lu des choses sur ses exploits. C’est tout. Et toi, qu’en sais-tu ?

—      Qu’il était très, très fort.

—      Et tu veux devenir comme lui ?

—      Oh non, Cendrillon. Pas du tout.

Je souris. Il est d’un naturel désopilant cet enfant.

—      Il serait temps qu’on en vienne à ton vrai prénom.

Il penche la tête, cherchant visiblement dans son imagination une idée originale, puis finit par abdiquer.

—      Ben… c’est Philippe. Ou plutôt Philou.

—      Ah ! Phi… Je retiendrai plutôt Philou. En tout cas, ça te convient nettement mieux que Robin des Bois ; tu me sembles un peu jeune pour défendre les opprimés et bien trop petit pour rivaliser avec le grand Antonio.

—      Oui, Cendrillon, je sais, je sais.

—      Et le vrai Philou, il a quel âge ?

—      Oh ça, c’est un secret. Je ne dis jamais mon âge aux dames.

Il est incroyable !

—      D’accord. Six ans, ça te va ?

—      Je n’avouerai rien !

Nous marchons à petits pas, sa main toujours plongée dans la mienne. Ce contact intime me fait frissonner. De l’autre main, il se tapote le ventre en riant. Il s’amuse comme un fou… et moi aussi finalement ! Doucement, je m’immerge dans le monde de sa Cendrillon.

Arrivés devant ma Nissan, l’idée de le ramener à ses parents m’attriste ; je peine à accepter que dans quelques minutes, notre parenthèse se refermera.

J’ouvre la portière passager.

—      C’est ton auto ? fait-il, l’air ébahi.

—      Oui   

—      Et t’es plusieurs dans ta vie ? Des amoureux, des enfants ?

Sa question surgit comme une flèche en plein cœur.

—      Non. Je suis seule.

—      Alors, pourquoi une si grosse voiture si t’as personne ?

Prise au dépourvu, je me sens coincée.

—      Pour… ma sécurité.

—      Ouais, c’est une bonne raison. Et t’as quel âge ?

—      Au moins trente ans de plus que toi.

—      Et t’as peur pour ta sécurité… même si t’es une grande ?

Il marque une pause, l’air songeur.

—      Ah, je sais ! Parce que t’es une Cendrillon. T’es une femme, alors c’est dangereux si des méchants t’attaquent. Ta grosse auto va te protéger. Ils pourront pas forcer les portes et t’auras le temps de t’enfuir.

Que répondre à cette logique enfantine si touchante ?

—      Dis-moi, jeune homme, si tu habites tout près, on pourrait marcher jusque chez toi ?

—      N–O–N. Surtout pas. Moi, je veux monter dans ta belle bagnole. Là, je serai peut–être James Bond.

—      Tu connais James Bond ?

—      Mes parents, surtout.

—      Bon, on y va ou pas ?

—      Avant d’aller à ma maison, je veux que tu me montres la tienne. Promis ? Sinon, je reste sur le trottoir et je bouge pas. Et je veux pas de police !

Décidément, il a du caractère.

Je l’aide à s’installer, boucle sa ceinture et referme la portière. Une fois au volant, je démarre en me disant que je suis totalement folle. Pas de police ! Je le regarde du coin de l’œil : il tourne la tête à gauche, puis à droite, absorbé par le paysage urbain.

Quelques minutes plus tard, j’arpente les rues de mon quartier. Arrivés à destination, je m’engage lentement dans mon entrée de garage et je coupe le moteur. Il écarquille les yeux.

—      C’est ici chez toi, Cendrillon ?

—      Oui

Il semble déçu.

—      Ah… je pensais que quand on était blonde, on habitait dans un château.

—      C’est le prince qui a un château, pas Cendrillon.

J’aimerais prolonger ces moments uniques pour un jour les retrouver dans mes souvenirs les plus précieux. L’occasion se présente d’elle–même lorsqu’un gargouillement se fait entendre.

—      C’était quand ton dernier repas ? Tu as faim ?

—      Un peu beaucoup, oui !

—      On va casser la croûte, alors ?

—      Oui, Cendrillon. Je sais déjà de quoi je voudrais remplir mon ventre : de la pizza !

—      Ça ne devrait pas être trop compliqué. Maintenant que tu as vu ce qui n’est pas mon château, on repart ?

Je redémarre en direction de la pizzeria située à quelques rues de mon domicile. Je perds toute notion de responsabilité. Si la police intervient, advienne que pourra. Je vis un moment suspendu et je me refuse à y mettre fin.

~ ~ ~

—      C’est bon ? Tu aimes ?

—      J’adore, j’adore. Je suis full content !

Il mange allègrement sa pointe de pizza et sa mimique éloquente me porte à sourire.

—      Et que feras-tu plus tard ?

Il ballotte ses petites jambes sous la table.

—      Hum… Je vais faire pleurer les dames et faire rire les messieurs.

Il se met à rigoler, tout fier de son effet.

—      Ah bon ? Parce que les dames pleurent plus facilement ?

—      Ben oui, les filles, ça pleurniche pour un rien. Oups !

Il plaque vivement sa main sur sa bouche.

—      Mais pas toi, Cendrillon. Toi, t’aimes rigoler.

—      Une chance que tu t’en sois rendu compte, me voilà sauvée ! Et comment tu vas t’y prendre pour faire tout ça ?

—      C’est simple. Je vais raconter des histoires. Des super drôles pour les messieurs, et des tristes pour les dames. Tu vois, c’est pas compliqué.

Son rire en cascade résonne de nouveau, m’envoûtant littéralement.

—      Ça se tient. Et je pourrai les lire tes histoires ?

—      Ouais… Mais seulement quand je serai grand. Pas avant.

—      D’accord, marché conclu.

Il grignote sa dernière bouchée et relève les yeux vers moi.

—      Là, je sais ta maison. Je sais ta rue. Je sais ton numéro.

—      Ah bon, tu as même remarqué le nom de ma rue ?

—      Ben oui, je sais lire ! La rue Guillaume, comme Guillaume Tell, c’est super cool ! Si tu restes là toute ta vie et que t’es encore toute seule avec ta grosse auto, un jour je reviendrai. Comme un prince charmant.

Il s’arrête pour réfléchir.

—      Quand je serai grand. Très grand.

—      Ouf ! Superbe idée. Ce sera dans combien d’années?

—      Il faut que je te laisse dormir très longtemps. Jusqu’à ce que je devienne un homme. Là, je frapperai à ta porte pour te réveiller, et je t’offrirai le château que tu n’as pas.

—      Tu mélanges un peu les contes, non ? Je serai la Belle au bois dormant, alors ?

—      Ouais, genre…

—      Je t’attendrai.

Il me détaille du coin de l’œil, avale une dernière gorgée de soda et joint son rire au mien. J’ai l’impression qu’il se joue de moi et j’en retire beaucoup de plaisir.

Nous marchons à nouveau vers la voiture. Il me serre la main tout aussi fort qu’au marché. J’aimerais figer le temps pour garder cette petite empreinte tiède dans la mienne. Mon cœur souffre ; mon cœur jubile.

—      Donc, à quelle adresse va-t-on ? Ce serait bien que je le sache.

—      Bon, d’accord. Puisqu’on en est là.

Je sens poindre une autre de ses pirouettes.

—      Ta ta ta tam ! Ta tam !

Je me pince les lèvres pour maintenir mon sérieux. Il fouille dans la poche de son bermuda, en sort un bout de papier plié qu’il m’agite sous le nez en riant à gorge déployée.

—      Mon tour de magie, tu l’aimes bien ?

—      Assurément, Harry Potter !

—      Tu as vu que j’étais Harry ! Wow ! Cendrillon, t’es trop cool !

Il me laisse examiner ce qui y est écrit. Je joue à la devinette avec lui.

—      Ce serait quoi ton numéro de maison ?

—      Hum… je pense le 2–1–3. Et ma rue, c’est Denis, comme mon parrain.

—      Erreur ! Ton chiffre est à l’envers. C’est le 312.

—      Oui, c’est ça. C’est un peu comme je disais !

—      Mais la rue Denis, c’est celle du marché public ! On était juste à côté de chez toi.

—      J’ai pas dit le contraire, fait-il d’un air moqueur.

—      Tu m’as bien eue !

Effectivement, il m’avait prévenue qu’il n’habitait pas loin. Je souris malgré moi.

—      Et tes parents qui t’avaient oublié, c’est la vérité ou pas ?

—      Hum… Je veux pas que tu me chicanes.

Il se met à sangloter et, une fois de plus, il me bouleverse. Puis il se reprend.

—      Je dis des fois que je vais jouer avec Nicolas, le voisin. Mais c’est pas toujours vrai. Sois pas inquiète, je deviendrai pas un Pinocchio à cause de mes mensonges.

Que de personnages dans sa tête !

—      Et pourquoi le marché ?

—      Ben… pour retrouver ma Cendrillon.

—      Si elle ne cuisine pas ta Cendrillon, pourquoi irait-elle dans un marché ?

D’un air impatient, il me défile son baratin.

—      Je sais, je sais. Mais elle fait que se balader. C’est tout. Elle a pas besoin de remplir son panier.

Puis il baisse le ton en chuchotant :

—      Je pense qu’elle me cherchait, elle aussi.

Elle me cherchait, elle aussi. Je me surprends à afficher un sourire complice, tandis que mon cœur oscille entre réconfort et douleur. Décidément, ce petit bonhomme me fait vivre toute une gamme d’émotions !

—      Et c’est moi ta Cendrillon ?

—      Oui. Parce que toi, t’as joué avec moi. T’as pas appelé la police. Tu t’es pas énervée… Je le sais que tu m’attendais. Ben, tu vois, on s’est trouvés. C’est pas beau, ça ?

Il me tend à nouveau sa petite main. Plus que quelques pas, et nous remonterons dans ma voiture.

Durant le trajet, il garde le silence, plongé dans ses réflexions.

—      On approche, dit–il tout bas. Mais je suis pas pressé, tu sais. On peut s’arrêter un peu ?

Touchée par sa demande – moi aussi j’aimerais étirer cet instant – je me gare sur le bas–côté. Il se tourne vers moi, l’air curieux.

—      T’as passé un bon moment, Cendrillon ? Moi, super ! Quand est-ce qu’on se revoit ?

Je cherche mes mots pour ne pas le décevoir.

—      Tu penses que Robin des Bois, le grand Antonio, James Bond, Guillaume Tell, et même Harry Potter auraient vraiment envie de revoir Cendrillon ?

—      Non, c’est pas ça... C’est toi, Cendrillon, qui m’as trouvé épatant et ce serait cool pour toi qu’on ait d’autres moments ensemble. Avant que tu t’endormes pour longtemps, je pourrais encore te faire plaisir, non ?

—      C’est une attention adorable. Tu es un garçon plutôt original et très drôle et…

—      Toi, Cendrillon, interrompt-il, t’es toute seule, toute seule. T’as pas de petit Philou. C’est sûr que tu vas t’ennuyer de moi. Moi, en tout cas, je veux bien te tenir compagnie d’autres fois. Mais t’auras pas besoin de ton grand panier. De toute façon, il sert à rien. Tu cuisines pas. Et je sais pourquoi. C’est parce que t’es toute seule, toute seule.

Sa franchise désarmante me coupe le souffle. Ce n’est plus un fou rire que je retiens, mais une tristesse immense. Avec l’innocence propre aux enfants, il vient de poser les mots exacts sur ma solitude.

—      Ton chapeau, il a un ruban jaune. T’aimes cette couleur ?

—      Oui. Le jaune, c’est le soleil, c’est ma couleur préférée. Tu savais que le soleil représente le papa ? Et j’adorais mon père.

—      Ah !... Tu veux dire qu’il est plus là ton papa, il est au loin ?

—      Loin, oui. Dans le ciel.

—      C’était un vieux monsieur alors. Parce que les vieilles personnes, il faut qu’elles partent pour laisser la place aux plus petits. Aux petits comme moi.

—      … Oui, bien sûr.

—      Oh non non ! J’espère que c’était pas un Philippe, ton papa.

—      Pourquoi cette crainte ?

—      Parce que, moi, je veux devenir grand, mais pas vieux.

Je lui souris.

—      Il s’appelait Jean.

—      Ouf ! Comme Jeannot lapin. Cool. Et… t’as encore de la peine, Cendrillon ?

Je me maîtrise.

—      Oui, j’en aurai toujours.

Il se tait, conscient d’avoir touché une corde sensible. Mais il suffit de quelques secondes pour qu’il reprenne la parole.

Ton ruban jaune, tu me le donnerais ?

—      Tu veux mon ruban ?

—      Oui. Comme ça, je pourrai penser à toi. Et puis, je demanderai à ton papa qu’on pense à toi en même temps. Alors, on sera deux, juste pour toi, Cendrillon. C’est pas beau ça, hein ? T’inquiète pas, j’en prendrai soin. J’ai une parole, moi.

—      D’accord.

—      Cendrillon…

Il change de ton.

—      Oui ?

—      Des fois, sous mes cheveux, je cache ma peine. Des fois, c’est ma joie que je cache. Et là, c’est les deux que j’ai… Je suis chanceux, hein ? Je t’ai trouvée, Cendrillon, mais c’est dur aussi.

Il se met à sangloter.

—      Parce que je sais que ça va se finir à ma maison.

Mon cœur est sens dessus dessous. Je prends sa petite main, la presse fermement et lui murmure :

—      Toi et moi, on ne s’oubliera jamais. Promis ?

Il renifle pendant que ma vue s’embrouille. Puis, il laisse éclater un sourire radieux auquel je réponds instantanément. Ses yeux pétillent comme des étincelles, le bleu des miens irradie.

—      Promis, Cendrillon. Promis !

Il venait de m’amener là où je ne m’y attendais pas. Comme s’il possédait un pouvoir magique à percer la muraille de mon cœur.

Je remets le contact. Cette fois, le trajet se fera dans un silence complet.

~ ~ ~

—      Là. Ici. C’est ma maison !

Je me gare dans l’allée. Je détache le ruban de mon chapeau. Philou s’en empare aussitôt, le plie soigneusement et le camoufle dans sa poche. Il me prend la main et la serre de toutes ses forces, comme s’il ne voulait pas que l’on se quitte.

Nous faisons quelques pas vers l’entrée. La porte s’ouvre doucement sur une jeune femme au visage avenant. Elle ne paraît ni affolée ni surprise, comme si la situation semblait tout à fait normale.

Elle se retourne et lance vers l’intérieur :

—      Chéri, notre Harry Potter est de retour. Il est avec une Cendrillon.

—      Des cheveux blonds alors ?

—      Tu as tout compris.

Philou s’engouffre dans la maison en protestant.

—      Non, non, je suis Guillaume Tell !

Il a retrouvé sa joie d’enfant.

Le père s’avance à son tour, le regard chaleureux.

—      T’as au moins ramené une pomme ?

—      Ah, j’ai oublié !

Philou revient vers moi, me pique un clin d’œil discret et me souffle un baiser du bout des doigts.

Tandis que le père referme la porte, la jeune dame me suit jusqu’à mon automobile, et de sa voix toute délicate, ajoute :

—      Ce n’est pas la première fois qu’il nous raconte un de ses petits mensonges. Le marché est un peu son terrain de jeu, et comme il est au bout de la rue, on ne s’inquiète plus trop. Il n’a que six ans, mais c’est tout un débrouillard notre Philippe. Merci de nous l’avoir ramené... Votre nom ?

—      Mon nom ?… Cendrillon !

J'esquisse un mince sourire. La mère de Philou rit de bon cœur avant de retourner vers le perron en me faisant un signe de la main. Je remonte en voiture et je la vois faire demi–tour. Comme si elle avait oublié quelque chose. J’abaisse la vitre. Elle s’approche et me pose LA question. Je lui réponds telle une automate. Il y avait si longtemps que je n’avais pas prononcé son prénom à voix haute.

—      Oui... Jean–Philippe. Il s’appelait Jean–Philippe.

—      Il s’appelait… Vous voulez dire que… ?

—      Mon petit garçon n’a pas survécu.

—      Oh…  Je suis tellement désolée. Pardonnez-moi, je ne voulais pas…

Sans aucun trémolo, je spécifie :

—      Jean–Philippe aurait eu six ans aujourd’hui. Le même âge que votre Philou.

Spontanément, elle plonge la main dans la poche de sa robe en lin et en ressort une feuille pliée qu’elle me tend. C’est un dessin.

—      Je vous l’offre. Si ça peut faire en sorte qu’une toute petite part de mon Philou vous accompagne… Cendrillon, Philou, Philippe, Jean–Philippe : il y aura un lien entre vous maintenant, n’est-ce pas ?

Ses yeux s’embuent.

—      Dites-vous que vous avez été une maman formidable, et que vous le resterez toujours.

Elle s’éloigne avec délicatesse, sans se retourner. On ne doit pas prolonger la douleur d’une mère. Le carrosse de Cendrillon redevient citrouille.

Je ne pleure pas. Stoïque, je m’engage dans la rue du marché en me jurant de ne plus jamais y remettre les pieds. Trop d’émotions. Du bout des doigts, j’effleure le dessin de Philou. Innocence, pureté, souvenir. C’est ce que je conserverai de ce 3 juillet mémorable.

Dans le silence de l’habitacle, les mots de Philou résonnent comme un écho dans ma tête : Toi, Cendrillon, t’es toute seule, toute seule.

 

Sa petite main me manque déjà !

 

                                                                                         

                                                                                    

                                                                                                 Prendre un enfant par la main   Interprète: Yves Duteuil